Chaque année à Pâques, les Norvégiens se plongent dans des romans policiers, des séries criminelles et des thrillers à la radio. Une tradition culturelle unique connue sous le nom de Påskekrim (ou « crime de Pâques »). Mais comment une fête religieuse s’est-elle liée à un genre aussi sombre que le polar ? Spoiler : tout a commencé par un énorme coup publicitaire. Voici l’histoire (vraie !) du premier « Påskekrim » !
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Un canular littéraire en 1923
Le 24 mars 1923, les lecteurs du quotidien « Aftenposten » découvrent une UNE alarmante : « Bergenstoget plyndret i natt! » – « Le train de Bergen a été braqué cette nuit ! ». Cette annonce choc, en apparence factuelle, ne contenait aucune explication. Pris de panique, de nombreux Norvégiens appelèrent les rédactions pour vérifier si leurs proches avaient été victimes de ce supposé vol.
Mais en réalité, il ne s’agissait pas d’un fait divers, mais bien d’une publicité. En tout petits caractères, on pouvait lire : « Prix : 2 couronnes » et « Gyldendal », révélant qu’il s’agissait d’une campagne marketing pour un roman intitulé Bergenstoget plyndret i natt! (« Le train de Bergen braqué cette nuit ! »), signé du mystérieux Jonathan Jerv.

Deux jeunes auteurs ambitieux derrière le pseudonyme

Jonathan Jerv
Gyldendal Norsk Forlag, 1923
Derrière le nom de plume de vJonathan Jerv se cachaient deux jeunes étudiants norvégiens : Nordahl Grieg et Nils Lie. Les deux amis, un peu fauchés après un voyage en Europe, ont décidé de créer un roman à suspense, avec pour seul but de faire un best-seller. Et ça a marché : les 7000 exemplaires du premier tirage se sont envolés.
L’histoire ? Deux étudiants désabusés décident, par pur goût de l’aventure, de dévaliser le train de nuit qui relie Oslo à Bergen pendant les vacances de Pâques. Rejoints par une bande d’amis hauts en couleur, ils organisent un vol spectaculaire, dissimulés parmi les randonneurs et vacanciers des montagnes norvégiennes. Le roman mêle suspense, satire et second degré, se moquant des clichés du roman policier à la mode à l’époque.
Un lancement aussi ingénieux que provocateur
Le coup de génie fut orchestré par Harald Grieg, frère aîné de Nordahl et directeur des éditions Gyldendal. Il eut l’idée de faire passer le titre du roman pour un véritable article de presse, créant ainsi un emballement médiatique. Le public, croyant à une vraie attaque, fut pris au piège. On peut dire que ce fut la première opération de « buzz » littéraire en Norvège !
Harald Grieg insista cependant pour que le roman ait une fin morale : les étudiants devaient rendre l’argent et expier leurs fautes. L’un des auteurs dut donc écrire un nouveau chapitre, dans lequel l’un des complices gagnait une somme d’argent au casino et remboursait les victimes du vol.
Le succès d’un genre… et le début d’une tradition
Bergenstoget plyndret i natt! reçut un accueil critique globalement positif. S’il parodiait les héros populaires comme Stein Riverton, le roman toucha aussi par sa fougue juvénile et ses dilemmes moraux. Certains critiques virent dans l’œuvre un reflet des désillusions de l’après-guerre, où la jeunesse cherchait à fuir le conformisme par l’action – même illégale.
Même si le roman n’était pas officiellement destiné à devenir un classique de Pâques, il a laissé une telle impression que, peu à peu, l’idée de lire un roman policier pendant les vacances pascales s’est installée. Les maisons d’édition ont flairé le bon filon et ont commencé à publier des « påskelektyre » (lectures de Pâques), de plus en plus axées sur le polar.
Un polar devenu film… et interdit en Suède !
Le succès du livre a été tel qu’une adaptation cinématographique a vu le jour en 1928. Une production ambitieuse, avec soldats, skis, hélicoptères (et même 400 rennes !) filmée à Finse et Geilo. Le film, muet mais bourré d’action, a connu un joli succès en Norvège, mais… a été interdit en Suède. Trop subversif ? Trop fou ? On ne saura jamais vraiment.

Un poisson d’avril devenu patrimoine culturel
Le Påskekrim trouve ainsi ses racines dans une blague bien orchestrée, un mélange de satire littéraire et de coup marketing. Ce roman farfelu de 1923, né d’un pari entre deux étudiants fauchés, a fini par créer une tradition profondément ancrée dans la culture norvégienne. Depuis, les crimes fictifs font désormais partie intégrante des vacances de Pâques, où lire ou regarder des intrigues criminelles fait presque autant partie du rituel que les œufs en chocolat.
Source : vagant
Alors, si pour Pâques vous glissiez un bon polar entre deux chocolats ? 🍫🔪


